« Javier Solana ? Connais pas. C’est la nouvelle recrue du Real Madrid ? ». Voilà pour caricaturer le degré de visibilité parmi nos concitoyens européens de notre cher Haut Représentant pour la Politique Européenne et de Sécurité Commune (PESC).
« Qui ça ? » Le Haut représentant pour la PESC, titre pompeux pour désigner le globe-trotter européen chargé d’apporter une plus grande visibilité à l’Union européenne sur la scène internationale. Un ministre des Affaires Etrangères européen en quelque sorte avec le titre, la notoriété et le système diplomatique en moins. Et, en plus, l’ego des Etats membres et/ou de leurs ministres à gérer. Un poste que le Traité de Lisbonne (s’il entre en vigueur…) devrait considérablement renforcer et qui attise toutes les convoitises : Carl Bildt ? Franck-Walter Steinmeier ? Chris Pattern ? Miguel Moratinos ? Franco Frattini ? Pour apprécier qui pourrait être le prochain Monsieur/Madame PESC et comprendre son futur rôle, un petit retour dans le passé s’impose.
1996 : à la suite de l’incapacité alarmante des européens à prévenir la guerre dans les Balkans qui, sans une intervention du grand frère américain aurait pu être plus dramatique encore (200 000 morts environ sont à dénombrer), les Etats membres prennent conscience des limites de leur politique étrangère et de sécurité commune en vigueur depuis le Traité de Maastricht (1992). Ils décident donc de donner plus de visibilité à leur timide processus de consultation intergouvernemental en créant en 1997, dans le traité d’Amsterdam, ce poste de Haut représentant pour la PESC.
Sur le papier, les fonctions de ce nouveau super-héros sont peu claires puisqu’il est simplement chargé d’assister les Présidences tournantes durant leur 6 mois de conduite des affaires européennes (et à ce titre il dispose également du titre de Secrétaire général du Conseil). En pratique, ce Monsieur/Madame PESC a pour principale fonction d’être le visage et la voix des positions européennes, d’où l’importance de la visibilité politique de la personne désignée. Et sur ce point les Etats membres décident d’être ambitieux en nommant Javier Solana, ancien ministre des affaires étrangères espagnol et ancien secrétaire général de l’OTAN, en tant que premier Haut représentant pour la PESC.
Javier Solana : un bilan contrasté ?
Durant les 5 années de son premier mandat (de 1999 à 2004), Javier Solana a fait de son poste un incontournable à Bruxelles : adoption de la Stratégie Européenne de Sécurité en plein atermoiements sur la guerre en Irak, lancement des premières missions civiles et militaires de gestion de crise de l’Union européenne dans le monde (en Bosnie-Herzégovine ou en République Démocratique du Congo), création de l’Agence européenne de Défense, mise en place des processus de développement capacitaire... Certes, ce sont les Etats membres qui prennent toutes ces décisions au sein du Conseil de l’Union européenne mais Javier Solana ne ménage pas ces efforts et cela paie. On se prend à rêver que l’Union dispose d’un véritable porte-parole sur la scène internationale.
En 2004, Javier Solana est confirmé pour un second mandat au poste de Haut Représentant pour la PESC, juste récompense diront certains pour celui qui a su dépasser le cadre juridique restrictif du Traité d’Amsterdam et faire de son poste une réalité sur la scène internationale. Pour d'autres, Javier parle cinq langues étrangères mais on ne le comprend pas. Sur les dossiers les plus chauds, il est vrai que Monsieur PESC n’est pas, peu ou plus en première ligne, tantôt muselé par les Etats membres, tantôt souffrant du manque de crédibilité politique de l’Union européenne.
Le deuxième mandat de Javier Solana marque davantage un retour sur le devant de la scène des Présidences tournantes qu’une réelle affirmation du rôle du Haut Représentant alors même que la politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) gagne en crédibilité avec des missions en Géorgie, pour préserver le cessez-le-feu suite au conflit russo-géorgien, au Kosovo, pour accompagner les institutions de ce jeune pays, ou au large de la Somalie, pour combattre le phénomène de la piraterie. La Présidence française est à ce titre révélatrice de cette évolution puisque c’est le Président Sarkozy qui a occupé le devant de la scène (comme à son habitude…) pour négocier un cessez-le-feu entre Russes et Géorgiens durant l’été 2008 tandis que Javier Solana était cantonné à un rôle « d’observateur ».
Un Traité de Lisbonne tant attendu...
C’est dans ce contexte que le Traité de Lisbonne apporte une innovation majeure dans le domaine des relations extérieures, à savoir la fusion des postes de Haut Représentant pour la PESC et de Commissaire aux relations extérieures pour créer le poste de « Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ». Précisons que nous devons ce barbarisme à nos amis anglais qui ont obtenu, au cours de la négociation du Traité de Lisbonne, la suppression du terme « ministre des affaires étrangères » contenu dans le Traité Constitutionnel pour en altérer la symbolique…
Quelles conséquences en pratique ? Monsieur/Madame PESC aurait une double casquette, à la fois émissaire politique des Etats membres et gestionnaire des programmes communautaires dans le domaine des relations extérieures. Il/Elle disposerait à cet égard du titre de vice-président de la Commission. Il/Elle aurait à sa disposition un service d’action extérieure européen homogène, doté de représentations de l’Union européenne à travers le monde. Il/Elle aurait la responsabilité d’assurer la Présidence du Conseil des ministres des Affaires Etrangères. Il/Elle aurait donc, sans doute pour la première fois, les moyens de ses ambitions pour exister sur la scène internationale.
Le prochain Haut Représentant : les paris sont ouverts...
On comprend alors l’appétit de plusieurs poids lourds politiques pour revendiquer ce poste hautement symbolique. Néanmoins, plusieurs données rentrent en jeu dans la désignation de ce « superman européen » :
1/ la notoriété, semble-t-il indispensable pour assumer ce poste de globe trotteur, ce qui prédispose un (ancien ou actuel) ministre des affaires étrangères, voire plus. La possibilité qu’un technicien de haut niveau soit nommé n’est cependant pas totalement exclue. José Manuel Barroso pourrait par exemple défendre la candidature de l’actuel Commissaire à l’élargissement, Olli Rehn (Finlande), afin de placer un fin connaisseur des programmes communautaires et un homme de confiance au poste de vice-président de la Commission.
2/ la nationalité, critère inévitable quand il s’agit de spéculer sur une nomination de haut niveau au sein de l’UE et pertinent pour ce poste qui requiert une assise internationale d’envergure. Pour cette raison, une candidature de « nouveaux » ou de « petits » Etats membres semble à écarter et ce d’autant plus que ces derniers sont déjà bien représentés à des postes à responsabilité avec M. Barroso (Portugal), Président de la Commission européenne, M. Buzek (Pologne), Président du Parlement européen ou même A. Rasmussen (Danemark), secrétaire général de l’OTAN. Pour les Etats Membres encore en course, il est utile de préciser qu’il est rare de voir un pays conserver un même poste plus de deux mandats (Espagne), qu’il serait étrange d’imaginer un pays revendiquer un poste qu’il a contribué à affaiblir (Royaume-Uni) et qu’il est impossible qu’un pays dispose de deux Commissaires dans la future Commission (France qui crie à tort et à travers son désir de « récupérer » le Commissaire au Marché Intérieur).
3/ le degré d’acceptabilité, essentiel pour obtenir un nombre de soutien suffisant des Etats Membres et passer le test de l’audition au Parlement européen. A titre d’exemple, Carl Bildt (Suède) et Franco Frattini (Italie), tous deux ministres des affaires étrangères en exercice, ont semble-t-il compromis leurs chances en soutenant trop vertement au goût de Paris et Berlin la candidature de la Turquie au sein de l’UE pour le premier et en choquant plus d’un parlementaire (à juste titre) avec ses déclarations controversées sur l’immigration pour le second.
4/ le parti politique, donnée à prendre en compte dans la répartition des postes européens, notamment quand on se rappelle que le Président du Conseil européen n’est pas encore désigné.
5/ la disponibilité enfin, l’heureux élu(e) devant soit être libéré(e) par son gouvernement s’il/elle est en exercice, soit être au chômage technique…
Qui reste-t-il ? On prend les paris ?
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